dimanche 7 avril 2013

Lynen, Amédée (1852-1938)


  • L’Œuvre de Maîtrise / contée et dessinée par Amédée Lynen ; avec une préface de Georges Eekhoud.- Bruxelles (27, rue Haberman) : Impr. J.-E. Goossens, 1918.- 44 p. : ill. en coul., couv. ill. ; 24 cm.
    •  Il a été tiré de cet ouvrages 350 exemplaires numérotés à la presse : N° 1 à 25, sur japon impérial, contenant un état hors texte des planches en couleur, sur japon, et un état en noir ; N° 25 à 75, sur japon impérial, avec un état en noir ; N° 76 à 350, tirés sur papier de Hollande Van Gelder. Exemplaire n°328.



PRÉFACE

A quel gallomane imputerai-je la légende de la lourdeur et de l'apathie de nos artistes flamands ? Rien n'est plus injuste et plus faux. L'admirable Félicien Rops qui s'y entendait ne proclamait-il pas un jour dans une lettre à son cousin Eugène Demolder : "Je ne connais pas d'école plus vive, plus spirituelle, dans toute l'acception du mot, que l'école flamande, qu'on représente toujours comme une école d'êtres purement matériels".

Sous ce rapport Amédée Lynen est bien de la lignée de ces humouristes des XVIe et XVIIe siècles qui faisaient les délices de Rops, cet autre maître de l'esprit. Il a préservé le plus précieux de cet héritage des Breughel et des Steen, cette rondeur expansive, cette bonhomie égrillarde et gouailleuse, cette luronnerie qui le prédestinait entre tous a l'illustration des farces et des équipées de Thyl Ulenspiegel.

De plus, parmi tant de peintres dégénérés ou plutôt avortés, en ces temps de barbouillage et de bafouillage, de suffisance et d'insuffisance, d'ignorance et d'incohérence, d’impressionnisme et de puffisme, il est un des rares artistes belges, je dirai presque un des seuls qui sachent vraiment dessiner, qui aient le sens et le don de la ligne, le goût, voire le ragoût des formes élégantes et des silhouettes pittoresques. Flamand, mieux que Flamand : Brabançon renforcé, il me semble quelque peu mâtiné d`Espagnol et de Lorrain. Il s'apparente souvent au génie picaresque, à telle enseigne qu'il se trouve tout désigné pour célébrer Lazarille de Tormes ou Guzman d`Alfarache, comme il glorifia notre Espiègle flamand par excellence. En d'autres endroits de son œuvre déjà considérable, il fraternise avec les Gueux et les Bohémiens de Jacques Callot ; il s'attablera en quelque crevaille avec les Goinfres du gros Saint-Amant, ou, mêlé aux aventures du Roman Comique de Scarron, il échouera dans l'une de ces auberges où l'on godaille, où l'on ripaille et où l'on ferraille, ou même fourvoyé dans l'imbroglio du Satyricon de Pétrone, aux prises avec des esclaves et des garçons de bains, il décrira des moulinets grotesques avec des candélabres de bois.

Cette fois Lynen a écrit lui-même le conte enrichi de ses dessins. Qui l'en blâmera ! Les gens de lettres se plaignent fréquemment et non sans raison de l'illustration de leurs œuvres. Mais, par contre, il arrive que les illustrateurs désirent et réclament des proses ou des poèmes autrement suggestifs que ceux proposés au commentaire de leur burin ou de leur crayon ! Et surtout gardons-nous de médire des artistes, peintres ou musiciens, qui se piquent de littérature. Michel-Ange ne rima-t-il point des sonnets aussi passionnés que ceux de Shakespeare  et pour ne rappeler que des exemples plus récents, Fromentin n'est-il pas à la fois l'auteur de Dominique, l'un des chefs d’œuvre du roman, et des Maîtres d'autrefois, l'un des plus beaux livres de critique ? Hector Berlioz, le musicien génial, ne se doubla-t-il pas d'un écrivain de race à la fois mordant et lyrique comme Aristophane et Henri Heine ? Imagine-t-on plus jolies lettres que celles de Rops ?

Sur ma foi ! quoique le texte de ce conte de Lynen soit assez menu et qu'il s'agisse même plutôt d'un prétexte que d'un texte, je constaterai que, comme Musset le disait de Gautier et comme on aurait pu le dire aussi du délicieux Théo Hannon, il a attaché un crâne brin de plume au bout de son crayon. Cette plume est encore un peu grasse et un peu novice et, en voulant souligner la drôlerie, il lui arrivera de cracher, mais, en somme, savoureuse et exubérante, elle s'avère d'emblée la digne partenaire et collaboratrice du crayon auquel nous devons déjà tant de créations accortes ou gracieuses, et elle emboîtera prestement le pas à De Coster et à Demolder pour courir les grands chemins de la fantaisie aux pays de Damme et d Yperdamme.

Georges EEKHOUD.