samedi 17 mai 2008

Léon Bonneff (1882-1914)


  • Aubervilliers : roman / Léon Bonneff ; avant-propos de Henry Poulaille.- [Rennes (Imprimeries Réunies)] : L'Amitié par le Livre, 1949.- 287 p. ; 18,5 cm.
    • Il a été tiré de "Aubervilliers" mille exemplaires sur papier "Artic" numérotés de 1 à 1000 constituant l'édition originale.

PRÉFACE

Léon Bonneff avait seize ans quand, pour aller à Paris, il quitta Belfort, où ses parents s'étaient fixés. Comme son frère Maurice, de deux années plus jeune que lui, Léon Bonneff avait tout juste le certificat, d'études primaires. Il entra chez un de ses cousins, éditeur. Là, tant bien que mal, la matérielle lui était assurée.

A Belfort, le métier de brodeur ne rendant guère, et le jeune Maurice, en mal de son aîné, parlant de le rejoindre, les parents décidèrent d'aller eux aussi dans la capitale. En avril 1900, la famille Bonneff s'installa dans le XIVe, rue de la Tombe Issoire, où le hasard voulut que Léon rencontrât un jour le vieux communard Lefrançais, ami de Lucien Descaves. Il y a de mauvais hasards. Il en est d'heureux. Ce fut la chance de Bonneff de trouver sur son chemin ce vieillard — il avait 70 ans — qui vivait un peu replié sur lui-même. Ils avaient sympathisé. Ils avaient parlé littérature. Léon rêvait d'écrire. Lefran­çais qui n'était pas compétent en ces matières, assu­rait-il, l'envoya chez l'auteur de Sous-Off et de La Colonne. Lucien Descaves a maintes fois raconté cette visite : Bonneff se croyait poète, et ses premiers essais étaient en vers. Il rimait comme on rime à cet âge, dit Descaves ; il célébrait le printemps et l'amour, et il les célébrait avec une candeur telle que je ne pus m'empêcher de lui dire : « Est-ce que vous tenez absolument à vous exprimer en vers ? et à n'exprimer que des vérités reconnues et des senti­ments douceâtres ? en ce cas, continuez. Si vous avez du génie, on le verra. Si vous êtes résolu, au contraire, à n'avoir que du talent, cherchez le modèle, étudiez-le. Au faubourg, où nous vivons tous les deux, il n'y a que l'embarras du choix. Regardez à vos pieds, comme disait le fabuliste. La vie ne tombe pas du ciel, mais elle sort des pavés ».

Léon Bonneff s'en alla un peu effaré, et peut-être, sur le moment, déçu. Des mois passèrent. Un jour, Descaves revit le jeune poète. Il avait abandonné la poésie pour la prose et s'était déjà lancé dans de grandes enquêtes auprès des syndicats. Il s'était attelé avec son frère à une étude approfondie des maladies professionnelles qui devait paraître en 1905 par les soins d'un des camarades de Léon Bonneff, M. Tessier, qui, travaillant à La Raison de Victor Charbon­nel, l'y avait connu comme secrétaire de rédaction. Peu de temps, mais assez pour que les deux jeunes gens se liassent d'amitié. M. Tessier, qui devait se faire éditeur théâtral plus tard, rêvait alors de col­lections d'études. Il ouvrit un jour boutique rue Ser­vandoni, à l'enseigne de la Bibliographie sociale. Le premier volume de la collection d'études ouvrières fut Les Métiers qui tuent.

Dans cet ouvrage, les deux frères Bonneff dénon­çaient les dangers et les risques qui pavaient, plus encore qu'aujourd'hui, la vie de chaque jour des peintres, des meuliers, fondeurs typographes, dégraisseurs, égoutiers, etc. Ce livre obtint un succès qu'é­diteur et auteurs n'osaient espérer. Depuis, bien des améliorations se sont produites dans la plupart des corps de métiers que les Bonneff étudiaient, sans que leurs bénéficiaires sachent à qui ils en sont redevables. Car, malheureusement, le prolétariat, qui fait le succès des histrions artistiques et littéraires par passivité, ignore les siens, ceux qui ne cherchent qu'à servir leur classe, les Bonneff au tout premier rang.

Avec Les Métiers qui tuent, ils avaient trouvé leur voie. A partir de ce moment, la classe ouvrière eut les deux plus consciencieux de ses porte-parole, ainsi qu'en peuvent témoigner les collaborations réguliè­res données à l'Humanité, la Guerre sociale, la Vie ouvrière de Monatte, la Bataille syndicaliste, etc.

En 1908, un nouveau livre était prêt que l'on envi­sageait de faire paraître chez Rouff, où Léon Bon­neff était secrétaire de rédaction de Mon Dimanche. Tessier n'avait pas voulu que par scrupule, ses amis manquassent leur chance. Rouff acceptait. Quand ils retournèrent cette fois, chez Descaves, les deux gail­lards ne venaient rien moins que lui demander une préface. Descaves qui n'est pas toujours (pas sou­vent !) de bon poil, et que cette demande de préface agaçait, répondit qu'il n'avait pas de goût pour cela. Mais ils étaient deux contre lui. Léon, très calme, insinuait timidement, Tandis que Maurice, plus bru­tal, insistait et paraissait chercher quelque chose à bousculer. Force fut à leur hôte de céder, de faire mine de céder, du moins, pour gagner du temps : « Je vais lire d'abord »

Il lut, et quand il reposa les épreuves sur la table, il était conquis. On n'aurait plus besoin de le sup­plier ! « Tout l'honneur était pour lui, assurait-il ensui­te. Le beau livre ! Comme il dépassait la littérature ! » « Je me trouvais un peu confus, moi, travailleur aux mains blanches, de servir d'introducteur à des mains, à des gueules noires. Les Bonneff nous faisaient par­courir des champs de bataille couverts de morts et de blessés ».

C'était La Vie tragique des travailleurs, ce chef-d'œuvre inégalé de l'enquête sociale, l'un des plus étonnants documents écrits sur la peine des hommes.

L'Humanité avait appelé Léon Bonneff chez elle. La Dépêche de Toulouse appela Maurice. L'un et l'autre devaient y poursuivre leur grande enquête pro­létarienne, outre leur collaboration de combat : Guerre sociale, Vie ouvrière, Homme du jour, Batail­le syndicaliste, etc...

Un nouvel ouvrage vit le jour, La Classe ouvrière, qui était la réunion d'une série de fortes brochures qui paraissaient à la Guerre sociale sous couverture de Delannoy ou de Galland. Chacune de ces mono­graphies (boulangers, postiers, pêcheurs bretons, ou­vriers terrassiers, compagnons du bâtiment, travail­leurs de restaurants, employés de magasins, etc.) est un modèle de précision et d'intelligence.

Les Bonneff avaient fait du théâtre. Ils publièrent vers 1906 un acte amusant : Le Cambrioleur malgré lui, et sous un pseudonyme un autre acte supérieur : Notre Pain quotidien mais qui reste d'un intérêt secondaire.

Maurice Bonneff avait écrit : Didier, homme du peuple, que publia La Grande Revue, en 1912, et que Pavot édita l'année d'après. Entre temps, les Bonneff signaient ensemble un autre recueil de notations sur la vie prolétarienne : Marchands de Folie, où défi­laient tour à tour les cabarets des Halles et des fau­bourgs, les cabarets d'exploitation, les estaminets des mineurs et ceux des ports, etc.

Léon aussi avait l'idée d'un roman. C'était Auber­villiers, que nous publions. Ainsi qu'en témoigne une lettre de novembre 1913 à une de ses amies, Mlle Slom, cette œuvre était déjà terminée à cette époque. Il se proposait de la revoir un peu plus tard et l'avait mise au repos bien ficelée, disait-il. La guerre survint, qui enleva les deux frères à leurs travaux, à leur classe. Ils avaient respectivement 30 et 32 ans quand ils moururent au nom de la culture et du droit lors de la « grande guerre », « couchés dessus le sol à la face de Dieu », comme chantait Péguy, victime lui-aussi du moloch Patrie.

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Aubervilliers, que nous présentons aujourd'hui, avait déjà été publié par la revue Floréal il y a plus de trente ans. « Peu importe, déclarait Descaves dans un article liminaire, que la guerre et ses suites aient plus ou moins modifié les conditions de travail dans l'endroit où Bonneff a porté l'ardeur investigatrice qui le dévorait. Il n'envisageait avant tout, et il faut n'envisager comme lui, que la peine des hommes, suivant le mot de Pierre Hamp, et les mêmes métiers déciment aujourd'hui les mêmes hommes qu'hier ».

Certes, depuis plus de trente-cinq ans — et quelles années ! — que l'œuvre fut écrite, des changements ont transformé, oh ! point si visiblement que cela, du moins de dehors, Aubervilliers — mais, même l'œuvre eût-elle vieilli dans ce sens, que, représenta­tive d'une vie périmée, elle garderait toute sa valeur, étant documentaire d'abord... Un document humain avant que d'être une œuvre artistique. C'est une fres­que vivante, un film dirons-nous plus justement, sur la partie la plus triste de la banlieue nord. Léon Bonneff a mené son enquête en syndicaliste plus qu'en journaliste et s'est préoccupé davantage des conditions où vivaient ses héros que de l'agencement de ses chapitres. On le constatera notamment au dé­but, le premier est quelque peu lâché. Ces pages ne sont pas d'un artiste. Il était un homme avant tout. Mais quelle acuité de vision ! Tour à tour, au cours du récit, il nous mène chez l'équarrisseur, aux usines d'engrais, aux boyauderies, aux usines de superphosphates, à celles d'artifices, aux parfumeries, aux abat­toirs... Historien, il n'a garde d'omettre ni les maraî­chers, ni les petits métiers, ni les petits faits de la vie de tous les jours dans la ville grise. La rue et ses maisons casernes, les bistrots, les bals, les commer­çants, et cela nous vaut d'étonnants tableaux d'atmos­phère comme ces scènes de dimanches que la version de Floréal ne donnait pas (je cite celles-là entre autres). Rien n'est oublié dans cette monographie. Voici les disputes, les gosses malades qu'on emmène à l'hôpital Claude-Bernard, près des fortifs, la garderie d'enfants de l'assistance publique, où le « Roussi » va conduire sa nichée, en attendant que revienne sa femme qui va avoir son huitième gosse. Voici Nan­terre, où sont les vieux. C'est toute la vie de la banlieue industrielle et la plus terrible image de la vie prolétarienne des villes est peut-être celle qui sa dégage de ce livre puissant, sans amertume et plein de santé.

Publié sur le manuscrit original, que voulut bien nous communiquer M. Tessier, Aubervilliers est donc offert intégralement, avec la chapitration décidée par son auteur et sans coupures, comme cela avait été le cas lors de sa première publication. C'est donc, en fait, une œuvre inédite que nos lecteurs vont lire, et j'insiste pour ceux et celles qui auraient pu la suivre déjà autrefois dans le supplément de Floréal. Parmi les pages qui n'y figuraient point certaines sont de la meilleure veine de Léon Bonneff et avaient pourtant dans le récit une signification.

En tout cas, nous n'avons pas cru devoir être plus juge de leur valeur que l'auteur, et dans notre res­pect de son travail, nous pensons avoir agi au mieux de la mémoire de notre aîné en donnant l'œuvre complète.

Henry POULAILLE.